Notre Famille au XXème siècle

Deuxième guerre mondiale : la bataille de Bourmont 1940

François Thomas, avec l'aide de ses frères Philippe et Marc-Etienne, et de leur soeur Marie-Thérèse, ont puisé dans leurs souvenirs pour reconstituer leur vision de la Bataille de Bourmont, après laquelle la France a capitulé.

Deux fascicules sur la bataille de Bourmont ont été édités : le premier à l'occasion de l'inauguration du monument aux morts du 14ème RTS le 20 juin 1971, érigé sur la place Hyacinthe Mutel en face du monument aux morts de la guerre 14-18. Ce premier ouvrage a été rédigé en grande partie par le chef de bataillon Voillemin, commandant le 14ème RTS, prisonnier à l'OFLAG XIIIA à Nuremberg le 4 février 1941 (la science était encore toute fraîche) ; Il est spécifiquement militaire.

Le deuxième a été édité à l'occasion du cinquantième anniversaire de la bataille en juin 1990. Il est un condensé de certains témoignages recueillis auprès des habitants restant à Bourmont témoins et acteurs des événements de l'époque. Il a été édité par la Société Historique et Archéologique de Bourmont et traite de la bataille vue et subie par les habitants qui l'ont vécue. La famille THOMAS faisait partie de ces derniers. Cependant, n'étant plus à Bourmont, elle n'a pas été consultée.

Quelques souvenirs des quatre aînés de la famille THOMAS (Philippe, François, Marie-Thérèse et un peu Marc-Étienne, font l'objet de cette petite note, et viennent compléter et quelquefois rectifier certains témoignages recueillis auprès d'habitants qui ont vécu la bataille dans la partie de Bourmont située entre l'entrée Sud et le monument aux morts 1914-1918 (1ère moitié de la rue Saint-NicolasAujourd'hui rue du Général Leclerc N°9). La maison de la famille THOMAS était située au centre de Bourmont dans la deuxième moitié de la rue Saint-Nicolas (N°26) au delà du monument aux morts. Le traitement des habitants par les Allemands fut totalement différent.

Émoussées par plus de cinquante années, ces mémoires sont faites de bribes souvent très difficiles à relier entre elles, mais elles restent et resteront toujours l'image d'une période que la jeunesse de l'époque n'oubliera pas.

Prologue

Dès le début du mois de juin 1940, les Allemands venant de l'ouest pour prendre la ligne Maginot par derrière, avaient déjà pris les villes de Saint-Dizier, Chaumont et Langres vers le 14 juin. Il était donc sûr que d'ici quelques jours, les Allemands nous occuperaient à notre tour. Beaucoup d'habitants de Bourmont ont évacué à cette période. Entre autre les Mouton, l'épicier d'en face les Robert et mon copain Maurice, le bureau de tabac les Matuchet, le percepteur les Chaumeil et mon copain Jean, le cultivateur du haut les Vouillemin et mon copain Jean-Marie, les gendarmes, etc. C'est à ce moment làLe 15 juin 1940 que notre père a demandé au curé Lambert, qui partait également avec sa voiture, d'amener avec lui notre frère Philippe qui était le plus âgé (16 ans). Philippe est effectivement parti avec le curé Lambert, sa bonne et une autre dame dont Philippe ne se souvient pas du nom. Ils sont allés dans des embouteillages monstrueux, mais évitant par miracle les mitraillages et les bombardements, jusqu'à l'Isle-sur-le-Doubs. Ensuite, ils sont revenus, les Allemands ayant fermé la route du Sud. Ils ont passé la nuit à Héricourt sur un banc, et sont revenus à Bourmont par des routes redevenues désertes.

Quand sont ils revenus à Bourmont ? Philippe ne s'en souvient plus. Il est cependant certain qu'ils étaient de retour le 17 juin. Le reste de la famille n'a pas non plus échappé au désir de fuir. Nous n'avions, bien sûr, aucun moyen de transport. Notre première tentative fut l'utilisation du camion du « Théâtre du Lac », théâtre ambulant abandonné par ses propriétaires sur la grande place voisine de chez nous et rangé contre la grange de M Pierrat (ancienne chapelle du couvent des Annonciades dont notre maison faisait partie intégrante). Les Dulac étaient formés de trois personnes : le père, la mère et un deuxième homme relativement âgé réputé acteur remarquable selon M Dulac. Les Dulac étaient déjà partis, et comme M Matuchet le buraliste, ils étaient soupçonnés de faire partie de la cinquième colonne, sans aucune preuve bien sûr.Espion à la solde de l'Allemagne

Ce ne fut qu'une tentative absurde, car le fameux camion des Dulac avait plusieurs pneus crevés et nous avons tenté de bourrer les pneus de paille pour essayer. Ceci montre l'état d'affolement dans lequel nous étions, d'autant plus que personne dans la famille ne savait conduire. Notre père a décidé ensuite de partir à pieds en traînant Mémée (la grand mère THOMAS) dans une brouette, quelques bagages, notre mère et les cinq enfants restant. Notre père avait pris soin de mettre dans son sac tyrolien le Christ en ivoire Actuellement chez Maryvonnevenant de Marc-Étienne QUATREMERE, et le portrait pastelActuellement chez Suzy de Marie Adélaïde LESUEUR FLORENT (belle mère de Marc-Étienne QUATREMERE) qu'il portait enlevé de son cadre et roulé. Ce portrait en porte actuellement encore les marques.

L'équipage ainsi constitué n'a pas été très loin. A quelque cent mètres, sur la place Hyacinthe Mutel, devant le monument aux morts 14-18, nous nous sommes plaqués sous le porche de la grange Reverdy pour nous protéger de la mitraille d'avions, paraît il italiens. Ils n'avaient pour seul objectif que le long défilé de réfugiés civils aux moyens de transports hétéroclites qui se dirigeaient vers Graffigny, au Sud-Est de Bourmont, empruntant le boulevard des États-Unis qui passait derrière chez nous. Ceci est un souvenir tout particulier de notre sœur Marie-Thérèse. Nous sommes donc revenus à la maison, nous devions être le 15 ou 16 juin 1940.

La bataille

De retour à la maison, on prend position, on aménage la superbe cave voutée à deux pièces. Dirigés par notre père, nous y descendons des lits et des matelas, ainsi que le nécessaire pour survivre quelques jours. Nous construisons une chicane en fagots pour éviter les projections d'éclats d'obus par la porte donnant sur le jardin et ouvrant sur la première cave. La deuxième était borgne avec un seul petit soupirail.

Après un moment d'hésitation, le premier bataillon du 14ème régiment de tirailleurs sénégalais prend position définitivement à Bourmont pour retenir l'avance allemande sur la Meuse (les pauvres...). Nous étions le 17 juinNuit du 17 au 18 juin 1940. Les Allemands sont là, de l'autre côté de la Meuse. Ils commencent à bombarder Bourmont.

Un jeune maréchal des logis français (avec des lunettes) toujours souriant malgré tout, nous tenait au courant de l'évolution des choses dehors un peu avant la vraie bataille, et dans la cave en pleine bataille, il venait nous voir de temps en temps.

Les journées des 18 et 19 juin ont été les plus dures : canon, mitraillade venant de toutes parts. Un obus allemandCet obus est tombé dans la nuit du 17 au 18 juin me dit Philippe; avant le retour du 14ème RTS il a été tiré par un char allemand qui était dans la vallée pour, sans doute, tâter le terrain. explose sur le toit des Mouton, nos voisins, juste à coté du nôtre. Des cantiques entonnés par notre mère étouffent un peu ce vacarme environnant.

Pour ma part, je me souviens avoir eu peur et avoir eu de l’inquiétude, mais je n'étais certainement pas terrorisé.

Notre père faisait des allers et retours continuels entre la cave et le rez de chaussée. Il entr'ouvrait la porte d'entrée pour voir ce qui se passait dehors. Je me souviens une fois l'avoir suivi, mais je me suis fait descendre à la vitesse grand « V » avec une sévère engueulade. Est-ce un hasard ou un tir bien ajusté sur une porte entr'ouverte, une balle allemande a traversé la porte d'entrée en tangente parfaite pour venir s'écraser sur le chambranle intérieur, à quelques centimètres au dessus de la tête de notre père.

Nous avions conservé une très bonne notion du jour et de la nuit. Il y avait un soupirail dans notre cave et notre père nous rapportait tout ce qui se passait en haut.

Je me souviens particulièrement d'une de ses observations : « les Boches ne sont pas loin, le canon de 75 tire à zéro ». En effet, le bruit du tir précédait d'une toute petite seconde le bruit de l'explosion : tac … boum tac … boum tac … boum

Un triste souvenir : dans l'après midi du 19 juin, quelques heures avant la fin de la bataille, mon père a vu tomber devant notre porte ce petit jeune sous-officier à lunettes qui venait de temps à autres nous voir dans notre nid à rats.

La bataille s'est terminée pour nous par l'arrivée dans notre cave par l'escalier venant du haut, d'un premier Allemand grand, vert foncé et puant la poudre d'après Marie-Thérèse, avec une arme automatique et la poitrine entourée d'une bande de cartouches vue par Philippe. Moi j'ai vu effectivement un ensemble qui ressemblait à cela, mais j'ai un souvenir d'une forte odeur pleine d'alcool.

Il ne semblait pas méchant. Marie-Thérèse se souvient que notre mère s'est adressée à lui en allemand pour lui dire sans doute de ne pas faire de mal aux enfants. Cet Allemand, je crois, nous a invités à sortir. Il devait être environ 19 heures, le 19juin 1940. Dans notre cave, nous devions être 13 à 15 personnes24 personnes selon une lettre du 6 Août 1940 de Jean Thomas adressée à sa belle mère (Momone) ; neuf de la famille THOMAS, plus un couple de réfugiés assez âgés, plus une famille de Belges, a dit Marc-Étienne.

La famille THOMAS :

  • Mémée THOMAS notre grand-mère, 77 ans
  • Notre père Jean, 51 ans
  • Notre mère Alberte, 39 ans
  • Philippe, 16 ans ½
  • François, 12 ans ½
  • Marie-Thérèse, 10 ans ½
  • Marc-Étienne, 7 ans ½
  • Odile, 4 ans ½
  • Jacqueline, 2 ans ½

Seuls notre mère et notre père étaient dans la première cave avec les invité. Tous les enfant et Mémée étaient dans la deuxième cave. Je dormais à côté d'elle dans le coin à droite de l'entrée sous le soupirail. Mémée faisait une fixation sur sa pèlerine en mouton des Pyrénées qu'elle avait peur qu'on lui volât.

Après la bataille

Nous sommes sortis de notre maison un peu éblouis par le soleil, car il faisait très beau pendant ces jours de bataille. Les Allemands vainqueurs mais tout chauds d'une sévère bagarre nous demandèrent de descendre à l'église Saint Joseph. Sauf notre mère qui était malade et alitée. J'avoue qu'à ce moment là, nous n'étions pas très fiers et avons eu la trouille. Que vont ils faire de nous ?

De notre maison à l'église (à peu près quatre à cinq cent mètres) les rues étaient d'une parfaite désolation. Traces de balles et d'obus partout, fils électriques coupés et à terre, carreaux cassés, détritus partout, matériel militaire abandonné, ça et là des traces de mains sanglantes. Ceci lié à une odeur indescriptible particulièrement forte. Tout ce qui pouvait être cassé et renversé l'était. C'était le dernier bastion de résistance avant le cessez le feu. Cela avait dû chauffer.

Tout ceci sur toile de fond de soldats allemands poussiéreux et impressionnants qui martelaient le macadam de leurs bottes ferrées.

Pas de cadavres éparpillés, mais tous rangés en ligne, sur le coté droit de la côte « Logerot », tantôt coupés en deux, par des rafales de mitrailleuse, tantôt sanguinolents sans impacts visibles, tantôt paisibles.

Je ne les ai pas comptés, mais a priori, il y en avait au moins une vingtaine, des Sénégalais uniquement.

Le corps de notre petit sous-officier tombé devant notre maison avait disparu. Les Allemands avaient sans doute déjà mis ou fait mettre un peu d'ordre avant notre sortie. Mes souvenirs à l'église ?

Il n'y faisait pas très chaud (la plupart des vitraux étaient cassés). Ceci joint à la peur du lendemain, je n'ai pas beaucoup dormi. D'autant plus que les Allemands ont fait un va-et-vient continuel avec leurs bottes ferrées pour aller rendre hommage à un Oberleutnant à la tête fendue par un coupe-coupe sénégalais. Le Sénégalais auteur du méfait, mort bien sûr, était étendu sur les marches de l'autel. La plupart des Allemands crachaient dessus après avoir embrassé leur officier. Philippe nous dit que ce même soir, avec notre père et d'autres, ils ont enterré 27 morts sénégalais dans une fosse commune creusée dans le cimetière voisin.

Le sous lieutenant Bertrand, commandant d'une section postée en haut du paquis (devant chez pucelle) était parmi ces 27 cadavres.

Il faut y ajouter 10 morts allemands enterrés à un autre endroit du cimetière et le lendemain, un sergent du recrutement d'Agen enterré seul (il avait des culottes de zouave _ curieux).

Le lendemain matin un Allemand est venu brutalement nous réveiller de notre torpeur en hurlant dans l'église : « Krieg ist aus, Frankreich hat kapituliert ! » La guerre est finie, la France a capitulé.

Ensuite mon souvenir est une certaine liberté sur le parvis de l'église. Il faisait beau et une sentinelle allemande en gardait l'entrée, fusil à la bretelle.

C'est à ce moment là qu'un coup de fusil est parti de je ne sais où. Il n'y a pas eu de réplique. On a dit que c'était un Sénégalais qui aurait fait un dernier carton, mais nous n'en avons jamais eu confirmation.

Marie-Thérèse se souvient de notre père, assez pessimiste et sortant du cimetière, disant qu'ils allaient tous nous fusiller. Quelle trouille !

Je me souviens être descendu sur la gauche de l'église. Il y avait en contre bas et sous le parvis une petite crypte dans laquelle j'ai mis mon nez. Elle avait dû servir de planque aux combattants car elle était sens dessus dessous. J'y ai trouvé une botte allemande pleine de la jambe de l'ex propriétaire coupée à la hauteur du genou et sanguinolente. Inutile de dire que je n'ai pas demandé mon reste et que je suis remonté à toute vitesse sans m'en vanter.

Je ne me souviens plus à quelle heure exactement nous avons été libérés et sommes remontés à la maison. Je ne me souviens que d'une chose : la route du retour était aussi désolante mais libérée des cadavres qui l'encombraient la veille.

Nous avons retrouvé notre mère couchée chez nos voisins les Mouton. La maison avait été complètement retournée par les Allemands.

On se souvient de quelques vols perpétrés par les Allemands ou les réfugiés : ma collection de timbres, quelques bijoux de ma mère dont un collier de perles, un sabot ancien, une paire de chaussures neuves appartenant aussi à ma mère.

Quand les Allemands sont-ils partis ?

Impossible de s'en souvenir. Ce ne devait pas être plus d'un jour ou deux après la bataille. Philippe se souvient encore entendre gueuler les gradés du 41ème RI de la 10ème division d'infanterie bavaroise sous les fenêtres de la rue Saint-Nicolas le jour de leur départ.

Il est certain que lorsque nous sommes ressortis de la maison il n'y avait plus d'Allemands mais il y avait de beaux restes. Je me souviens de l'épicerie Robert complètement retournée. Toutes les portes des maisons étaient ouvertes, et sans doute pillées, au même titre que les nôtres.

Sur la grande place voisine de notre maison, un canon de 75 déclaveté était dirégé sur la vallée en contrebas direct du village. C''était sans doute le canon que nous entendions « tirer à zéro » de notre cave le dernier jour de la bataille. Les soldats avaient coupé et tordu les barres d'acier de la rambarde pour pouvoir tirer directement au dessous du niveau de la place qui dominait la vallée. Ce devait être le canon qui avait été mis en batterie initialement à l'entrée Sud de Bourmont et qui a sans doute été déménagé par la section Chaland repoussée par les Allemands, telle qu'on en parle dans le fascicule traitant de la bataille de Bourmont.

Sur cette même place, un tas d'équipements militaires en vrac (Baudriers, étuis de pistolet, ceinturons, baïonnettes, balles, chaussures, etc.) reste des prisonniers et des morts Français, sans doute.

Je me souviens avoir fait des feux d'artifice avec la poudre des balles préalablement démontées. Nous étions parfaitement inconscients.

Je vois encore notre père tourner autour du tas en hurlant après les causes d'une telle défaite. Lui qui avait fait la guerre de 14-18, cela devait lui faire très mal aux tripes d'assister à un tel spectacle.

En allant un petit peu plus loin, à l'autre bout de la rue Saint-Nicolas vers l'entrée Sud qui avait été prise et reprise par les Allemands (la bataille y avait été particulièrement dure), les murs étaient recouverts d'impacts de balle.

A coté de chez Chaumeil un homme (Allemand ou Sénégalais) avait littéralement explosé, laissant un faisceau de sang et de chair sur le mur et jusqu'au toit.

Les prés étaient pleins de vaches et de chevaux crevés, le ventre gonflé et les pattes en l'air.

La vie a repris petit à petit son cours normal. Les habitant sont revenus et le village a été nettoyé. Les copains se sont retrouvés et ont recommencé à faire des bêtises.

Maurice Robert le fils de l'épicier, Droyer le sonneur de cloches de l'église du haut bossu comme quasimodo), et moi avons récupéré trois beaux chevaux abandonnés dans les prés par des officiers français. Nous les avons logés dans notre grange et avons récupéré tout l'équipement qui allait avec: selles, mords, etc.

Sans avoir absolument aucun entraînement en la matière, nous avons entrepris de les monter et de galoper tels des jockeys, dans les rues de Bourmont et sur la promenade du Conat. Le père Thomas était un peu notre complice et s'est payé également de bons galops ventre à terre dans la cote Logerot.

Nous n'avons eu aucun problème, sauf notre copain Droyer dont le cheval s'est emballé. Il ne pouvait plus le tenir et a terminé sa course dans une haie pleine d'épines. Les bras autour du cou de sa monture. Plus de peur que de mal.

Après cela, mes souvenirs s'estompent.

NOUS ETIONS PARTIS POUR QUATRE ANNEES D'OCCUPATION ALLEMANDE