Notre Famille au XXème siècle

Première guerre mondiale : le début

Alberte Pollissard avait 13 ans quand le conflit a éclaté. Elle a écrit un journal qui relate sa vie avec sa famille prise dans la tourmente de l'histoire.

Bruits de guerre ; réfugiés à Cessey

étiquette du journal

Nous étions installés dans une pension de Saint Germain pour y passer le début de l'été lorsque les menaces de guerre commencèrent. Après huit jours d’inquiétude, Maman se décida à rentrer à Paris. Cette détermination fut prise le soir du 30 juillet et le lendemain, nous partions pour Paris par le train de deux heures. Papa nous attendait à la gare Saint Lazare avec un omnibus. Il décida Maman qui hésitait encore , à partir le soir même pour Cessey, la propriété de Bonne Maman en Bourgogne. Après nous avoir conduits à la maison, il partit pour la gare de Lyon pour chercher les billets et faire enregistrer les bagages pour le train de six heures puis il revint nous chercher à la maison. Il nous installa dans le compartiment retenu par lui, il fallut alors lui dire au revoir. Ce fut bien triste de se séparer de lui, j'avais le pressentiment que je ne le reverrais pas avant longtemps tout en espérant qu'il viendrait à Cessey.

gare des laumes

Après un voyage sans péripétie, nous sommes arrivés à la gare des Laumes. Maman avait télégraphié pour avoir une auto. A cette époque, une voiture est une voiture à cheval, une auto est une automobile Heureusement, elle nous attendait à la gare. La dépêche envoyée à Bonne Maman ne lui étant pas parvenue, nous avons trouvé toutes les portes fermées et tout le monde endormi à notre arrivée. Le bruit de l'auto réveilla Julia la femme de chambre de Bonne Maman, elle est venue nous ouvrir. Bonne Maman s'est à son tour réveillée, les chambres étaient prêtes mais les lits n'étaient pas faits, Bonne Maman a vite sorti le linge nécessaire et nous avons pu achever la nuit bien tranquillement dans un bon lit. Au fond j'étais bien contente d'aller à Cessey mais c'eut été bien plus agréable dans d'autres circonstances et accompagnés de notre cher Papa. Le lendemain matin en se réveillant, ma cousine Paulette fut bien heureuse de savoir que nous étions là tout en étant du même avis que moi et regrettant que de telles circonstances aient avancé notre réunion. Le soir nous avons eu une grande émotion. Nous nous promenions tranquillement sur la route lorsque le facteur arrivant sur sa bicyclette nous annonça que la mobilisation générale était ordonnée, le tocsin avait sonné dans les villages, la déclaration de guerre était proche or la guerre est une chose horrible qu'on ne peut envisager sans effroi.

La vie à Cessey

Le soir autre ennui, le cuisinier de Bonne Maman veut emmener sa femme plus tôt qu'il ne le pensait cette dernière attendant un bébé et lui-même étant forcé d'aller rejoindre son corps. Son départ occasionnant un grand changement dans la maison ; on espérait que la cuisinière de tante Marguerite pourrait arriver le lendemain. Ces dames se rendirent dans la grosse charrette aux provisions pour la gare des Laumes, la pluie tombait à torrent, pas de Françoise, mais une bonne surprise les attendait : Papa était dans le train en uniforme de capitaine du 58e ; il était en compagnie de son colonel. Ce dernier rassura Maman en lui disant que Papa était l'enfant chéri du régiment et qu'on le soignerait bien. Ces dames étaient bien contentes de cette bonne rencontre ; mais la solution n'était pas résolue Irma la jardinière voulut bien accepter de faire la cuisine jusqu'à l'arrivée de Françoise ; elle s'en est tirée à son honneur et nous a même fait faire des péchés de gourmandise qu'on se reproche en pensant à nos pauvres petits soldats moins bien traités et qui peinent pour nous. Le 4 août nous apprîmes que l'Allemagne après avoir déclaré la guerre à la Russie nous la déclarait à nous même. Voilà l'accomplissement de cette guerre européenne depuis si longtemps redoutée. On se demande avec effroi comment Guillaume II peut prendre la responsabilité effroyable de la mort de tant d'êtres humains.

Tenant beaucoup à conserver ce journal qui relate une partie si intéressante de ma vie je veux noter jusqu'aux plus petits détails de notre existence à Cessey. Le matin ma toilette faite, mon petit déjeuner pris, je me mets au travail dans ma chambre. J'occupe la chambre de l'oncle Paul. Vers neuf heures Nounou me donne mes petites sœurs à garder. Souvent elles me distraient par leut babillage amusant. Elles jouent à la nounou, Andrée la plus jeune est la nourrice et Ellen est l'enfant qui fait toutes sortes de bêtises pour rire. Souvent elle imagine qu'elle tombe dans l'eau, Andrée mécontente lui dit : « méchant bébé, tout sale maintenant, tout mouillé ». A dix heures le facteur arrive. Avec quelle impatience on l'attend, quelle joie quand il y a des lettres ou qu'on apprend une victoire française. Quelle déception quand il n'y a aucune nouvelle ou que nos troupes ne progressent pas.

Château de Cessey

A midi, le déjeuner réunit toute la famille. Après ce repas nous nous amusons bien étant tous ensemble. Nous allons généralement à un endroit que l'on appelle « la balançoire » ou encore la petite maison. Bonne Maman nous y a fait construire une cabane dans laquelle il y a une table, un buffet, avec de la vaisselle et un fourneau. Nous y avons également des poteaux tout garnis de balançoire qui nous servent même à faire la culbute, exercice un peu scabreux pour une grande fille comme moi. Le soir nous nous bornons à faire une petite promenade sur la route ou dans le parc. Ces dames n'aimant pas nous entendre jouer à la guerre, nous profitons de ce petit tour pour jouer aux soldats, le chef de notre troupe est Jacques. Cette armée n'est vraiment pas très disciplinée, je crois qu'elle ne pourrait pas remporter de grandes victoires. Lorsque nous sommes lassés de ce jeu, nous cueillons des fleurs des champs et nous en faisons de beaux bouquets. Quant à ces dames après le déjeuner tante Marguerite se repose sur la chaise longue en travaillant avec Bonne Maman, tandis que Maman se dévoue à remplir l'office de facteur en allant porter les lettres en haut de l'allée de la chapelle où le courrier passe avant deux heures. Après goûter elles vont à Baigneux savoir les nouvelles. Un jour comme elles suivaient leur route habituelle elles rencontrèrent l'auto de Monsieur Dumont qui revenait de Dijon. Ce Monsieur avait eu la chance de voir Papa qui apprenant son retour à Baigneux, s'était précipité dans un magasin pour nous acheter toutes sortes de jolies choses. Mes petites sœurs reçurent chacune un soldat ; Andrée appela le sien Gustin Celui d'Ellen fut nommé Jean. Jacques eut un bateau mécanique qu'on fit évoluer sur la fontaine Isaure ; quant à moi, je reçu un ravissant petit bébé avec tout son trousseau. Mes petits cousins eurent des boîtes de chocolat. Nous fûmes tous enchantés des cadeaux de Papa.

En voyant Monsieur Dumont Maman eut aussitôt l'idée de lui demander d'aller à Dijon pour voir Papa. Cela donna lieu à des difficultés et pour les vaincre la pauvre Maman retourna à pieds une seconde fois à Baigneux ; il était nuit, l'état de siège défendait de sortir après six heures du soir. Bonne Maman inquiète le valet de chambre au devant d'elle, enfin tout s'arrangea et le lendemain Maman eut le bonheur de se rendre à Dijon, elle nous rapporta de bonnes nouvelles de Papa.

Cette année, la vie à Cessey est assez monotone, le jour de réception n'existe plus ! Nous travaillons activement pour les soldats et les pauvres, nous leur faisons des chemises et des tricots. Nous voyons quelquefois Madame Chauveau et son neveu Jacques. Ce dernier est un charmant petit garçon de trois ans. Il a de jolis cheveux blonds et bouclés, il parle très bien pour son âge. Madame Chauveau a également un fils de quinze ans qui est très gentil. Il se rend tous les jours aux Laumes pour avoir des nouvelles et acheter des journaux. Quelquefois il passe devant Cessey pour nous apprendre ce qu'il sait.

Maman s'appelle Marie-Louise, elle a donc deux fêtes ; nous préférons lui souhaiter celle qui correspond au nom de la vierge. Je lui avais dans cette prévision acheté à Paris une petite liseuse, je la lui ai mise sous sa serviette. Maman a été bien surprise et bien contente. L'après midi, Paulette Jacques et moi nous avons été trouver Irma pour qu'elle nous fasse des bouquets. Il en fallait un grand nombre voulant en donner à tous les petits et en offrir aussi à Nounou dont c'était également la fête. Ces dames étant comme toujours à Baigneux, nous nous étions tous mis dans la cour attendant avec impatience le retour de ces dames. A leur arrivée, nous nous sommes tous écriés « bonne fête Maman, bonne fête ma tante » et nous lui avons donné nos bouquets. Quelques jours après la fête de Maman Françoise que nous attendions depuis longtemps est enfin arrivée. Elle nous a rapporté de Paris de jolies décorations et nous a raconté que toutes les maisons étaient pavoisées de drapeaux.

Le pélerinage au Val de Seine

Depuis quelque temps déjà l'oncle Étienne qui est à Bordeaux étant un des administrateurs de la compagnie du midi, parle dans ses lettres d'aller rejoindre l'armée. Il trouve que c'est honteux quand on est homme valide de rester tranquillement dans son cabinet tandis que des milliers de soldats se font tuer pour nous. Il organisait la mobilisation chose bien importante ; quand elle fut terminée il obtint ce qu'il demandait. Ancien élève de polytechnique on lui rendit son grade de lieutenant du 4ème génie dont le dépôt est à Avignon ; pour aller de Bordeaux à cette ville il faut passer par Paris. Quand tante Marguerite apprit que son mari doit séjourner quelque temps à Paris, elle se décida à partir pour le voir. On la chargea de toutes sortes de commissions qu'elle promit de faire comme elle pourrait. Ma tante pris le train de onze heures du matin, elle n'arriva à Paris qu'à neuf du soir. Le trajet est plus du double de ce qu'il est en temps ordinaire.

ermitage du val de Seine

Pendant l'absence de ma tante nous avons été à un pèlerinage auquel prenait part toute la population de Baigneux. Pour y aller, nous avons pris la grosse voiture aux provisions. Bonne Maman avait invité deux enfants du jardinier à venir avec nous. Les deux petites sont restées, Nounou n'en a pas été contente, mais vraiment elles étaient trop petites pour nous accompagner. Riquet le vieux cheval trottait très bien malgré sa charge et après trois quarts d'heure de route nous sommes arrivés à la ferme de la Corvée lieu de la réunion. De là on a été en procession jusqu'au val de Seine. La bannière en tête, on récitait les litanies des saints. La chapelle étant trop petite pour contenir tout le monde Monsieur le curé nous a fait un sermon dehors. Il nous a dit qu'il fallait beaucoup prier la reine du ciel pour qu'elle vienne en aide à nos armées. Monsieur le curé est ensuite entré dans la chapelle et nous a bénis avec une petite statue de la sainte vierge. Ce sanctuaire est situé au milieu des bois dans un endroit charmant. Il appartient à Madame qui a bien voulu le mettre à la disposition des pèlerins. C'est bien bon à elle. Au moyen âge, le val de Seine était habité par un ermite. Il se détachait de sa communauté et venait vivre là pour prier et méditer. Il défrichait la terre que les paysans laissaient inculte à cause des guerres incessantes des seigneurs. La fraîcheur du petit vallon est propice aux arbres fruitiers ; les pommes les pêches les prunes y abondent. Les abeilles y butinent et fabriquent un excellent miel. Le bon ermite élevait sans doute une chèvre et son lait ajouté aux fruits et au miel lui constituait une nourriture suffisante. Aujourd'hui les appétits sont plus développés aussi mon idée d'aller chercher un refuge contre l'invasion au Val de Seine ne serait peut être pas très pratique. Espérons que nous n'aurons pas à recourir à ce moyen. On voit encore derrière la chapelle une petite maison ce devait être l'habitation de l'anachorète. La cérémonie de la bénédiction terminée, nous nous sommes assis sur un banc derrière le sanctuaire et nous avons goûté avec du pain grillé et du chocolat. Nous sommes retournés à pieds jusqu'à la corvée accompagnés de Madame Choveau et du petit Jacques. Puis nous avons pris la voiture qui nous avait amenés.

Rumeurs d'évacuation de Langres

Durant l'absence de ma tante, il nous arriva encore une aventure peu ordinaire. La veille de la procession il faisait un temps horrible ; il pleuvait à torrents. Nous nous étions abrités à l'orangerie. Vers quatre heure, la pluie ayant cessé nous sortîmes un peu. Je ne sais pas comment cela se fit, mais quelque temps après Paulette avait la figure pleine de boue. Je lui dit d'aller se laver à la fontaine Isaure, elle m'obéit puis revint en pleurant, elle était trempée des pieds à la tête. Esther très effrayée lui demanda ce qu'elle avait. Paulette nous raconta qu'elle était tombée les deux pieds dans le bassin heureusement peu profond, et qu'après bien des efforts elle avait pu sortir. Esther l'amena alors pour se changer et Paulette eut la chance de n'attraper ni grippe ni rhume.

J'avais eu la mauvaise idée d'arriver à Cessey le menton plein de petits boutons , on appelle cela de l’impétigo (gourme). Or c'est très contagieux. On s'en aperçu bientôt à nos dépens ; Marc en eut comme moi au menton quant à Andrée et Ellen piquées par les moustiques leurs bras et leurs jambes en furent couverts. Andrée eut même des ganglions qui s'enflammèrent au point de l'empêcher de marcher. Maman inquiète fit venir le docteur. Dans une de ses visites qui coïncidait avec l'arrivée de tante Marguerite, il nous rapporta la dépêche qu'on affichait journellement. Elle mentionnait que les Allemands n'étaient plus qu'à trois heures de Paris. Nous voilà tous bien inquiets nous ne pouvions y croire. Nous espérions que ma tante venant de Paris nous apporterait de meilleures nouvelles. En effet, elle nous rassura nous disant que c'était un coup qu'on préparait que c'était exprès qu'on avait laissé avancer les Allemands.

Le surlendemain mercredi, Maman et Bonne Maman allèrent comme d'habitude à Dijon. Elles rencontrèrent Hélène Périer qui revenait de Suisse, elle avait donc surtout des nouvelles allemandes. Elle affirma à ces dames que Belfort allait être investi et que l'on évacuait Langres. Maman était de plus en plus inquiète. L'ancien curé de Baigneux, M Deschamps avait appris à Bonne Maman que les deux religieuses de Langres qui sont à Baigneux étaient rappelées pour soigner les malades. Le jour où elles allaient partir elles reçurent une dépêche leur disant : « Restez, lettre va suivre » Or dans la lettre, on écrivait qu'on évacuait Langres de toutes les bouches inutiles. Ma tante en apprenant cela aurait voulu le départ immédiat pour Montpellier. Bonne Maman trouvant cette décision trop soudaine conseilla à ces dames de l'accompagner après le dîner jusqu'à Darcey afin de voir Monsieur Benoît d'Anthenay qui revenait de Langres.

Ces dames vont à Darcey

Ces dames ayant accepté Bonne Maman envoya Emmanuel à Baigneux afin de savoir si Monsieur Dumont pourrait les conduire en auto à Darcey. Emmanuel revint disant que M Dumont avait accepté. Puis se ravisant au moment où ces dames allaient monter en voiture il déclara qu'il craignait s'être trompé. Etant trop pressées pour attendre ces dames partirent à Baigneux. M Dumont leur dit qu'en effet il ne pouvait pas les accompagner la nuit et qu'il avait accepté le rendez-vous pour le lendemain. Elles partirent donc seules avec Joseph. A la villeneuve, la voiture fut arrêtée par les gardiens de route, ils demandèrent à ces dames où elles allaient, elles répondirent à Darcey, prévenant qu'elles en reviendraient sous peu. On les laissa passer. Arrivées à Munois elles durent carillonner tout le monde étant endormi. M Benoît arriva enfin, croyant à un incendie. L'année dernière on l'avait réveillé de la même manière à pareille heure, il y avait le feu à la ferme. Apprenant ce qui amenait ces dames il leur dit qu'il n'y avait aucun danger dans l'évacuation de Langres, cela se passait toujours ainsi dans les places fortes. Ces dames repartirent donc un peu rassurées. Arrivées à Villeneuve elles furent de nouveau arrêtées, mais cette fois impossible de continuer leur chemin, Bonne Maman avait beau dire que les voitures étaient en droit de circuler les gardiens leur déclarèrent qu'il était trop tard pour passer. Enfin Bonne Maman à bout d'argument alla chercher M Sirdey qui habite une petite maison sur le bord de la route, ce dernier arriva et déclara qu'en effet les voitures à chevaux avaient le droit de passer. Excuses des gardiens. Bonne Maman leur fait compliment de leur zèle. Après cet incident, ces dames purent rentrer tranquillement à la maison, elles n'y arrivèrent qu'à une heure du matin, heureusement un beau clair de lune les éclairait.

Visite de la famille Ernest

Le lendemain les Ernest invités depuis longtemps vinrent déjeuner. Cela donna lieu à tout un remue ménage, Emmanuelle n'ayant pas encore servi un grand déjeuner à Cessey. Je voyais Bonne Maman aller de la cave au grenier de l'armoire à linge qui est au deuxième au fruitier qui est à la cave. Enfin à l'heure dite tout fut prêt, les Ernest arrivèrent. La famille se compose de Jean le plus jeune qui est à peu près de mon âge, de deux jeunes filles dont l'une est fiancée à M Rousselle faisant son service militaire dans l'est, enfin d'un grand garçon nommé Jacques qui prépare sa philosophie. L'après midi, il nous fit faire un tour de barque sur l'étang. On lança le bateau à mécanique de Bernard, ce fut bien amusant. La pièce d'eau sur laquelle nous évoluons est très jolie. De nombreuses sources l'alimentent, la Laigne, petit cours d'eau, la traverse. L'eau constamment renouvelée est donc très courante. L'une des extrémités de l'étang est entourée par un joli rideau de feuillages venant se mirer dans l'eau. Deux beaux cygnes blancs se promènent sur les ondes paisibles égayées par les coin-coins de toute une bande de canards tandis que de gros brochets en sautant forment des ronds à la surface et que des tanches se chauffant au soleil laissent voir leurs écailles dorées. La partie en barque terminée, nous goûtâmes, puis on fit une partie de croquet. Vers cinq heures il fallut se séparer. C'était bien ennuyeux, mais enfin on espérait se revoir bientôt.

Fuite à Montpellier

Après le départ des Benoît Maman et ma tante allèrent à Baigneux. Comme il était déjà tard et que ces dames ne revenaient pas Bonne Maman m'emmena au devant d'elles. Nous les rencontrâmes au bout de l'allée des communes, elles avaient l'air très ennuyées. Maman demanda à Bonne Maman s'il n'y avait personne avec elle. Comme j'étais là on m'ordonna de m'en aller. Je compris bien que tant de mystère n'annonçaient rien de bon. A dîner ces dames parlèrent des préparatifs de départ pour Montpellier ; Bonne Maman se demandait comment elle ferait pour ranger toute sa maison en si peu de temps car on devait partir le lendemain à deux heures de l'après midi. Le départ était donc décidé, je sus plus tard ce qui l'avait occasionné.

A Baigneux, ces dames avaient vu M Dumont qui leur avait recommandé de partir le plus tôt possible, l'état major était à Châtillon, en cas de défaite, les communications pouvaient être coupées et nous aurions été bloqués. D'ailleurs depuis plusieurs jours on voyait près du tramway qui passe à Baigneux des officiers étudiant où l'on pourrait couper les fils télégraphiques. Ce n'était pas du tout rassurant.

Les préparatifs furent commencés le soir même. Bonne Maman ne se coucha qu'à minuit et se leva à trois heures du matin pour faire ses comptes et ranger ses affaires. Les quinze jours qu'il fallait pour mettre en ordre Cessey furent réduits à douze heures, c'est vraiment peu. Vers neuf heures, Monsieur Lucien Grappin, ancien jardinier, vint voir bonne maman, il montra où l'on devait cacher l'argenterie en cas d'invasion. Les ordres furent donnés en conséquence à Perrot. Après le déjeuner, l'auto de Monsieur Dumont et celle de Monsieur Cordier vinrent nous chercher pour nous amener à la gare. Bonne Maman avait commandé une voiture à la ferme pour conduire les quatre bonnes au chemin de fer. La grosse charrette était partie avec Biquet et les bagages. Les autres nous déposèrent à la gare bien avant les voitures. Nous nous assîmes sur nos paquets en attendant. On n'a pas idée du monde qu'il y avait dans la salle d'attente. Une fois les bonnes débarquées nous pénétrâmes sur le quai. Le train se fit bien attendre. Il était en retard de trois heures. Deux fois nous avons cru que c'était lui, mais nous nous trompions toujours, c'étaient des trains de marchandise. Il y en avait de si chargés du matériel de la ligne qu'on craignait qu'ils ne restent en panne. Nous commencions à en avoir assez d'attendre. Enfin voilà notre train. Le chef de gare, Monsieur Métro nous aide à nous caser, nous montons, nous occupons trois compartiments ; la locomotive siffle et nous voilà partis. Après quelques heures de trajet, le train entra en gare de Dijon. Aussitôt le chemin de fer arrêté, maman descendit pour aller à la recherche de papa, capitaine de l'armée territoriale dans cette ville. Ce fut bien inutile, car nous eûmes la surprise de voir papa lui-même qui nous attendait. Maman revint désolée de ses recherches infructueuses, nous lui apprîmes la bonne nouvelle. Après une dernière heure d'arrêt il fallut se séparer de ce cher papa, il nous recommanda d'être bien sages. Le train parti on se mit à dîner nous avions du poulet froid, du pain, du fromage et un bon gâteau comme dessert, le tout accompagné de poires. Notre repas terminé, nous nous installâmes le plus commodément possible pour dormir. J'étais avec Maman et Andrée dans un compartiment, dans un autre il y avait Ellen, Jacques, mes petits cousins et ma tante ; à côté était Bonne Maman. Quant à Maman, elle a passé la nuit sur une valise dans le corridor mais elle aurait bien pu prendre place dans le compartiment de Bonne Maman. Vers six heures du matin on arriva à Lyon. Bonne Maman descendit pour aller chercher du lait pour Andrée qui n'était pas bien. En s'introduisant dans la cuisine du buffet malgré une consigne, elle parvint à en obtenir un litre. Hélas en traversant la voie, Bonne Maman très chargée laissa tomber sa bouteille ; la voilà comme Perrette devant son pot au lait. Heureusement dans le même compartiment qu'elle une dame complaisante voyant sa détresse voulut bien lui prêter un peu de lait dans une timbale, ce qui fit le bonheur de la petite Andrée. Le voyage continua sans autre incident jusqu'à Avignon. Une vraie déception nous y attendait ; nous devions y voir l'oncle Étienne, lieutenant du 7° génie ; il ne se trouvait pas à la gare ; ma tante chargea un soldat de lui dire que nous étions passés. Plus tard l'oncle Étienne nous apprit qu'il avait vu le chef de gare ; celui-ci lui ayant dit que le train avait beaucoup de retard et qu'il pouvait aller déjeuner. Lorsque l'oncle Étienne revint le train était passé.

Quelques heures plus tard à Tarascon nous changeâmes de train. Nous manquâmes la correspondance de quatre heures, nous fûmes obligés d'attendre celle de sept. C'était bien ennuyant. Le passage de nombreux trains de soldats nous intéresse beaucoup. Nous vîmes passer des [????] , ils chantaient la marseillaise, ces braves gens, ils étaient dans des wagons de bestiaux sur lesquels étaient écrit : à nous Berlin, à bas Guillaume. En partant passant devant nous ils dirent : adieu les mamans. On leur souhaite un bon voyage et un prompt retour. Il y eut aussi un train d'Arabes, ils étaient drapés dans leurs grands burnous et leur calme différait fort des chants de nos braves petits soldats. Vers six heures nous dînâmes au buffet puis on prit le train. Tout était bondé ; nous étions seize dans un compartiment de huit. On s'arrangea comme on put ; à Nîmes il descendit plusieurs personnes. Ellen dormait si profondément qu'on eut de la peine à l'éveiller à notre arrivée à Montpellier. Il était minuit et nous voilà traversant une haie de curieux venant voir l'arrivée des trains, nous échouons sur un trottoir au milieu de nos nombreux paquets.

Montpellier

Bonne Maman et ma tante frappèrent d'abord à la tête de plusieurs petits hôtels ; on leur en refusa l'entrée leur disant qu'il n'y avait pas de places. De guerre lasse, elles se décidèrent à aller à l'hôtel de la métropole que leur avait recommandé l'oncle Prosper. On leur conseilla de s'adressser au Grand-Hôtel, n'ayant pas de place pour quatorze personnes. Là encore on ne voulut pas nous prendre connaissant notre nombre. Bonne Maman insista tellement que la propriétaire finit par accepter de nous loger. On s'arrangea pour mettre deux personnes dans certains lits, le propriétaire eut la bonté de nous céder sa chambre.

Lorsque le nombre nécessaire de lits fut trouvé ma tante revint nous chercher sur notre trottoir où nous gardions nos paquets. On mit Andrée et Maman dans une voiture avec les bagages. Les autres personnes allèrent à pied.

Aussitôt les lits faits, nous montâmes nous coucher. A l'entresol nous avions deux chambres, Françoise couchait dans l'une, Cécile et moi nous étions dans l'autre. Au deuxième il y avait Esther ma tante et ses trois enfants dans une chambre, Bonne Maman dans une autre et Esther dans une salle de bain où on avait mis un lit. Au troisième étaient Maman et Ellen puis Nounou, Andrée et Jacques. C'est ainsi que nous avons passé la nuit.

Le lendemain matin de bonne heure, Bonne Maman malgré sa fatigue partit pour voir le frère de mon oncle afin de voir si l'on nous attendait aux Causses, elle apprit que mon oncle et ma tante étaient venus en vain la veille voir si le train qui nous amenait était arrivé. apprenant que nous ne pouvions venir qu'à minuit ils avaient remis au lendemain leur venue à Montpellier. Bonne Maman partit à la messe puis revint prendre son petit déjeuner. Monsieur Henri Gervais vint lui confirmer ce que lui avait dit son fils avant la messe. Bonne Maman partit alors pour les Causses afin de voir tante Alex ne voulant pas lui imposer notre envahissement.

Pendant son absence l'oncle Prosper vint nous voir. Il fut navré lorsqu'il apprit que Bonne Maman était partie. Il nous accompagna à la messe, l'office terminé il nous fit monter en omnibus pour les causses. A mi chemin, nous rencontrâmes Bonne Maman qui revenait nous chercher ; elle descendit, règla sa voiture et monta dans celle de nos mamans. Arrivés aux Causses nous avons trouvé nos chambres toutes préparées, nous y sommes très bien installés.

Domaine des Causses

Ne voulant pas oublier la jolie propriété où nous avons passé si peu de temps et où j'espère nous reviendrons en des jours meilleurs, je tiens à en faire une description assez détaillée.

En entrant on traverse d'abord une large allée bordée des deux côtés par des bouquets d'arbres. La maison a plutôt l'aspect d'un chalet : près de la porte se trouve un vieux puits dans lequel se déversent les eaux de cuisine. Il est pourvu d'anciennes ferrures autour desquelles grimpe un rosier. A gauche est le cellier où l'on fabrique le vin.

J'habite avec Jacques et Ellen une grande chambre donnant sur une terrasse au premier. A côté couchent Nounou et Andrée dans une pièce plus petite. Au même étage sont tante Marguerite et ses trois enfants puis en face se trouve Bonne Maman. Il y a encore deux autres chambres occupées par mon oncle et ma tante Gervais. Les cabinets se trouvent dans une élégante salle de bains. Maman habite le deuxième. Dans une autre pièce couchent Cécile et Esther. Françoise occupe une chambre toute seule au même étage.

Le rez de chaussée est entièrement consacré à la réception. Une grande salle à manger donne sur l'anti-chambre, elle est aérée par trois fenêtres ouvrant sur une terrasse d'où la vue est magnifique. A côté de la salle à manger se trouve une pièce que l'on appelle le hall. Le plafond ainsi que celui du salon est voûté, il est en forme de tente, les coins sont arrondis de manière à représenter une toile suspendue. Au milieu du hall est une grande table sur laquelle le soir Jacques Paulette et moi nous lisons le Capitaine Corcoran ou le Robinson Suisse pendant que ma tante Alex fait ses comptes et que nos mamans crochètent ou tricotent. Le salon vient ensuite. Tous les meubles de cette pièce sont en soie rouge, sur un chevalet est un portrait de tante Alex. A côté se trouve une nouvelle pièce très élevée avec un plafond à poutres ; elle sert de bureau à l'oncle Prosper. Deux grandes bibliothèques sont remplies de livres. Les murs sont décorés de tableaux. Les meubles anciens sont recouverts de tapisserie.

Derrière la maison est une terrasse d'où la vue est magnifique. Au premier plan s'étalent des arbres de végétation tropicale : lauriers roses, palmiers, quincias ... Plus bas s'étendent les vignes du domaine ; à cette époque leurs feuilles ont des tons rouges, jaunes, pourpres les faisant ressembler à un tapis d'orient.

Sur une hauteur à gauche se dessine un petit bois trop habité par les moustiques mais où des bancs sous les allées ombreuses vous inviteraient au repos si l'on ne craignait d'être trop souvent piqué. Dans le lointain on aperçoit à droite la ville de Montpellier avec le magnifique décor des montagnes qui au soleil couchant prennent des teintes les plus variées passant du violet au rose puis s'empourprant de rouge quand le soleil disparaît. A l'horizon se profilent le clocher de Sainte-Anne et le gracieux pavillon Louis XIV du Peyrou. A gauche scintille comme des diamants la nappe d'eau des étangs formés par la Méditerranée.

C'est devant cette belle vue que nous prenons d'habitude nos ébats. De nombreux coquillages trouvés dans le jardin jouent presque toujours un rôle dans nos amusements. Ils nous servent de bouteilles ou de verres lorsque nous jouons à la Croix-Rouge ; la terrasse est alors transformée en hôpital, Paulette Ellen et moi nous sommes les infirmières, une couche ou un mouchoir sur la tête tient lieu de bonnet. Les trois garçons font les trains amenant les blessés et vraiment je ne serais pas très tranquille là si je voyageais dans des chemins de fer semblables car les accidents sont fréquents. Les coquillages nous servent encore de marchandises, les marches de la terrasse nous tiennent de boutiques, des personnes imaginaires viennent nous acheter elles sont d'habitude très exigeantes, elles trouvent toujours que c'est trop cher.

Une chose qui nous a beaucoup intéressés c'est de voir faire le vin ; l'oncle Prosper nous a montré le fonctionnement de son outillage. Tout marche par un moteur. Dehors se trouvent des espèces de creusets attachés à une chaîne qui tourne, ils viennent prendre dans une fosse le raisin que des hommes y ont jeté. Les creusets montent alors lentement jusqu'à la hauteur du premier étage où leur contenu est écrasé en entrant dans le cellier ; on voit le jus de raisin coulant dans les wagonnets. Lorsque ceux-ci sont pleins des hommes les roulent sur des rails et les déversent dans un grand foudre. C'est là que le vin se fait après trois jours de fermentation. Au moyen de tuyaux on le conduit dans d'autres foudres tandis que le reste du raisin est pris pour être écrasé à nouveau.

Recherche de logement

Cependant Bonne Maman était toujours inquiète pour notre installation ; nous craignions l'arrivée des Ernest d'un jour à l'autre venant nous supplanter, M Ernest Benoît est le frère de ma tante. Leur fils Jacques était arrivé pour pouvoir se préparer à Montpellier à son examen de philosophie auquel il avait échoué en juillet. Bonne Maman s'était donc mise en quête d'une villa ; le soir elle nous racontait le résultat de ses vaines recherches. Enfin un jour elle revint toute joyeuse, elle avait en vue une maison, dont la propriétaire madame Tessier était infirmière major.

Bonne Maman avait été voir cette dame à l'hôpital et elle l'avait ramenée en voiture pour qu'elle lui montrât sa villa. Ces dames l'ayant trouvée très bien elles décidèrent coûte que coûte qu'il fallait la louer. Le lendemain, nouvelle visite à madame Tessier, elle hésitait beaucoup à nous laisser sa villa ; elle craignait surtout notre bande d'enfants. Cependant sur l'assurance de Bonne Maman que nous n'abîmerions rien, elle se décida à nous louer sa maison.

Nous voilà avec un gîte assuré grâce à Bonne Maman qui avait pour ainsi dire forcé madame Tessier à nous la laisser. Mais il y avait encore un ennui. Cette dame n'avait jamais mis sa villa en location, elle y habitait seule avec son fils ce qui était bien différent de notre bande de quatorze. De plus étant retenue à l'hôpital, elle n'avait pas le temps d'enlever ses objets personnels. Bonne Maman surmonta tous les obstacles, elle offrit à madame Tessier de l'aider dans ses rangements. Notre propriétaire l'accepta avec reconnaissance. Lundi et mardi Bonne Maman et Françoise aidèrent à mettre tout en ordre dans la maison.

Installation dans la Villa

Ce mercredi nous partîmes des Causses à deux heures de l'après midi. Bonne Maman et Françoise étaient déjà à Montpellier depuis dix heures du matin pour achever de tout ranger dans la maison et surtout pour acheter les provisions nécessaires à notre dîner. Nous regrettions beaucoup de quitter une maison où nous avions été si gâtés, mais Bonne Maman craignait que nous ne fatiguions trop mon oncle et ma tante.

Le trajet en omnibus dura une heure. Malgré toute l'activité qu'avait déployée Bonne Maman et Françoise beaucoup de choses étaient encore en désordre. dans la maison, aussi la première recommandation de Bonne Maman fut de nous conseiller de nous en aller.

Le jardin des plantes étant dans le voisinage nous allâmes le visiter. C'est une très jolie promenade publique fondée par Henri IV. Les arbres les plus rares y sont réunis. Des ifs et des pins taillés forment des murs de feuillage. De hauts bambous alternent avec eux. Deux grandes serres sont remplies de plantes tropicales. A l'une des entrées du bassin est un joli bassin plein de poissons rouges ; à certaines heures en jaillit un jet d'eau.

En rentrant nous trouvâmes tout en ordre pour nous recevoir. La maison est entourée d'un tout petit jardin juste assez grand pour nous permettre de prendre l'air le matin et pendant le déjeuner des bonnes. C'est un grand couloir de verdure qui entoure la construction. La porte de la grille est ombragée par un beau platane, c'est à cet arbre que la villa doit son nom ; la porte d'entrée est précédée d'une tonnelle en vigne vierge.

Un grand corridor aboutit au vestibule sur lequel donnent les salles de réception. En premier est le salon ; tous les meubles sont recouverts de soie bleue. Un piano nous permet de faire de la musique, le dessus est tout en broderie chinoise. A côté du salon est le petit salon, c'est là que le matin Paulette et moi nous travaillons. La salle à manger donne dans cette pièce, une belle armoire normande sert à ranger le linge.

Au premier est la chambre de ma tante et de ses trois enfants ; elle a gaz, cabinet de toilette et eau. Une penderie la fait communiquer avec celle de Bonne Maman. A côté Esther occupe un cabinet. Au fond à droite se trouve Maman. Au deuxième les pièces sont disposées de la même manière qu'au premier étage. Au dessus de ma tante couche Nounou, sa chambre communique avec celle de Cécile. Je me trouve avec Jacques au dessus de Maman. Une petite table située près de la fenêtre nous sert de table de travail. A côté de nous couche Françoise la cuisinière.

Règlement de la journée

l'organisation de notre journée à Montpellier est très simple : le matin après ma demie heure de piano je travaille en gardant les petites, je fais mon journal puis j'apprends mes leçons. A onze heures je vais avec Bonne Maman, elle me corrige mon journal, puis me fait faire encore une demie heure de piano. Nous jouons puis nous crochetons ensuite jusqu'au soir.

Nous allons d'habitude nous promener au jardin des plantes, dont j'ai déjà donné la description, ou au Peyrou. C'est un joli jardin public d'où la vue est magnifique, elle est à peu près la même que celle qu'on a des Causses, mais on y voit moins bien les étangs. Le Peyrou est dominé par un pavillon de l'époque Louis XIV d'où descend une cascade alimentant une pièce d'eau. Un aqueduc y aboutit.

Ce pavillon est situé sur une grande terrasse au milieu de laquelle s'élève la statue de Louis XIV. De chaque côté de la terrasse sont deux grandes allées ombragées de platanes. Dans l'une d'elles il y a un énorme arbre soutenu par de nombreux tuteurs, il est sûrement plusieurs fois centenaire, ce serait bien intéressant s'il pouvait nous raconter tout ce qu'il a vu. C'est autour de cet arbre que nous prenons d'habitude nos ébats. Nous terminons notre journée en assistant au salut dans la chapelle d'un asile, on dit le chapelet et des litanies à la Saint Vierge.

En rentrant je recopie mon journal tandis que Jacques fait ses devoirs. Ma copie finie, je vais crocheter chez les petites. Un jour que je crochetais comme à l'ordinaire Ellen sans le faire exprès donna un coup de pied dans la table et la lampe qui était dessus tomba sans s'éteindre, très effrayée je la ramassai rapidement. Tout le pétrole s'était répandu sur le parquet. Heureusement Andrée qui était tout près n'eut pas de mal c'était le principal.

Promenades aux Causses

Ces dames allaient habituellement aux Causses en semaine. Quelle ne fut pas notre surprise et notre joie lorsqu'un dimanche avant d'aller à la messe Bonne Maman nous apprit que nous les accompagnerions aux Causses ce jour là. Les petits devant rester ils eurent chacun cinq sous0,85 € de 2017. Nous nous rendîmes à pied à la petite gare de l'esplanade. Un peu en retard nous pressions le pas. En chemin nous rencontrâmes le frère de M Gervais avec sa petite fille ; nous étions trop pressés pour nous arrêter.

Ma tante partit en avant pour prendre les billets. Nous arrivâmes juste à temps pour monter dans le train. Dans les wagons, les deuxièmes ont plutôt l'air de troisièmes, les banquettes sont tout en planches, elles sont déposées comme celles des vieux omnibus de Paris. Nous descendîmes à Lattes, c'est à 1 quart d'heure de Montpellier. Ce jour là le temps était admirable. La route était toute poudreuse et Jacques au grand dommage de ses souliers s'amusait à traîner ses pieds dans la poussière. Les vignes commencent à devenir de toutes les couleurs. En arrivant près des Causses nous aperçûmes descendant la terrasse mon oncle, ma tante et toute la famille. Nous courûmes au devant d'eux.

Nous nous dépêchons d'arriver pour commencer les bonnes parties de cache-cache que nous nous proposions de faire avec Jean. Nous nous sommes divisés en deux camps, les deux garçons étaient ensemble, j'étais avec Paulette. Nous devions commencer par chercher. Au bout d'une heure, Jean parvint à toucher le but, et Jacques fut attrapé. C'était notre tour à nous cacher. Cette partie fut interrompue par ma tante qui nous appelait pour goûter. Nous eûmes du chocolat, du pain et de leurs gâteaux.

Après le goûter, n'ayant plus le temps de recommencer un partie de cache-cache, nous jouâmes à la main jaune. Lorsque dans ce pays le soleil donne, il fait très chaud, mais lorsque la pluie se met à tomber, c'est avec une violence peu ordinaire. Il tombe en un jour autant d'eau qu'en un an dans certains pays. Le dimanche suivant, sous sommes allés de nouveau voir mon oncle et ma tante Gervais.

De Lattes aux Causses les routes étaient transformées en marécages par la pluie, les fossés ressemblaient à des ruisseaux les prairies à de petits étangs. Les chaussures n'étaient plus blanches de poussière mais pleines de boue. Jacques aurait voulu rester sur la route pour faire des rigoles. Notre journée aux Causses se passa comme la précédente.

Sermons

Tous les matins Bonne Maman va à la messe à Sainte Anne. Un jour comme elle se disposait à assister à son office ordinaire, elle vit l'église remplie de monde, l'autel scintillait de lumières, le bedeau au lieu de son modeste habit gris revêtu d'un bel uniforme bordé d'hermine. Monseigneur de Cabrière, archevêque de Montpellier venait prêcher pour exhorter les paroissiens de Ste Anne à la prière et à la patience : il ne faut jamais se lasser de prier ni d'espérer il faut importuner le ciel. Frappez et vous obtiendrez, a dit notre seigneur. Les ardeurs ne manquaient pas au début de la guerre puis on s'est peu à peu ralenti. Il est vrai que Dieu paraît parfois indifférent aux demandes qu'on lui adresse mais lorsqu'il voit la foi et la persévérance chez ceux qui l'implorent il finit par céder à leurs désirs. Il faut supplier Dieu d'accorder le succès à nos armées, de recevoir près de lui les âmes des pauvres soldats qui tombent sans cesse sur le champ de bataille.

Le Peyrou et l'Eglise Sainte Anne

Pour nous montrer que Dieu exauçait nos prières, Monseigneur de Cabrière a cité une légende faisant remarquer que ce n'était pas article de foi. Une personne venait de perdre quelqu'un qui lui était cher. A quelques temps de là elle eut une vision, son ami lui apparut et lui mit la main sur l'épaule, la chemise de cette personne fut brûlée par ce contact. Cela signifiait sans doute que cette âme souffrait au purgatoire et qu'elle demandait des prières. Son amie supplia Dieu de la délivrer. A quelques temps de là, une nouvelle vision, c'était la même âme, mais cette fois brillante et transfigurée. Dieu avait exaucé ses prières. Ayons donc foi et confiance et nous serons exaucés.

Etant rentrée dans le chapitre des sermons je peux continuer à raconter celui que j'ai entendu à Saint Pierre prêché par un chanoine. Il était sur l'évangile du jour : la guérison du fils de l'officier romain.

Cet évangile est souvent confondu avec la guérison du serviteur du centurion, mais en réalité une grande différence existe entre les deux. L'officier lorsqu'il demande à notre seigneur de guérir son ils lui dit : "Seigneur venez chez moi avant que mon fils ne soit mort". Cet homme ne pensait pas que la puissance du Christ allait jusqu'à resusciter les morts à distance et que par sa volonté Jésus pouvait tout faire. Notre seigneur dit à cet homme : lorsque vous ne voyez pas vous autres des miracles vous ne croyez point. Cette réponse paraît bien dure. Cependant l'officier suppliait toujours le Christ qui lui dit : "Allez, votre fils est guéri". Cet officier cru et s'en alla. En chemin, il rencontra ses serviteurs venant lui annoncer la guérison de son fils. Elle avait eu lieu au moment où Jésus avait parlé.

Dans la seconde guérison le centurion dit à notre seigneur : "Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma demeure mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri". Ce soldat a la foi plus ferme que l'officier romain. Il ne dit pas à Jésus de venir chez lui, il croit qu'une parole du Christ suffira pour guérir son serviteur et en effet il fut guéri. Cela montre une fois de plus que les prières faites avec confiance et foi sont toujours exaucées. Notre armée prie, nos soldats nous font un rempart de leurs corps et envoient vers le ciel un faisceau de prières. Unissons nous à eux et demandons avec confiance la victoire finale et Dieu nous l'accordera.

Départ des Benoît

J'ai déjà dit que Jacques Benoît était venu à Montpellier pour se préparer à son examen de philosophie auquel il avait échoué une première fois. Le pauvre Jacques n'eut pas encore de chance, malgré son assiduité, il fut de nouveau refusé. Son père mécontent parti pour Paris emmenant ses deux garçons afin que ceux-ci travaillent sérieusement dans un collège et ne perdent pas leur année. Leur voyage coïncida avec le voyage de tante Marguerite à Avignon. Ma tante nous apprit à son retour qu'au changement à Tarascon ces messieurs avaient manqué le train poste et qu'à moins qu'ils n'aient trouvé à se caser dans le second leur voyage durerait deux jours.

Les dames Benoît ne sont parties que le mardi suivant. Elles ont pris le train pour Darcey afin d'aller mettre en ordre leur propriété avant leur départ définitif. Avant de partir elles sont venues nous faire une visite. Odette avait apporté des acquisitions à envoyer à son fiancé Rémy Roussel qui se bat dans le nord. Aidée de Bonne Maman, de sa sœur et de sa mère elle procéda à l'emballage. Les objets sont emballés dans de la toile afin que cela soit plus solide.

Jacques n'étant plus là nos promenades aux Causses sont supprimées. Les jours s'écoulent assez uniformes. Des torrents d'eau tombent souvent et nous obligent à garder la chambre. Nous nous tenons alors chez Maman, Paulette et moi nous tricotons tandis que les petites et les garçons s'amusent à des jeux plutôt bruyants. Lorsque le dimanche nous restons à la maison nous jouons à la poste, nous avons fabriqué de nombreux petits journaux. Malheureusement en ce moment les temps pluvieux sont fréquents, parfois une petite éclaircie nous permet de faire une courte promenade sur l'avenue Chancel et au jardin des plantes.

Promenade à Celleneuve

Nous avons eu cependant durant l'absence de ma tante un jour où le temps était magnifique. Le soleil brillait de tout son éclat. Nous en avons profité pour faire Paulette Jacques et moi une grande promenade avec Bonne Maman et Maman. Nous avons été en tramway jusqu'à Celleneuve, tout le parcours est bordé de propriétés attenant à des étendues de vigne qui en cette saison prennent la couleur de tapis d'orient. Arrivés à notre station nous nous sommes dirigés vers le château de Bionne. Les routes étaient encore toutes détrempées. Il fallait voir dans quel état nous avons mis nos chaussures, nous nous amusions à aller de préférence dans les endroits boueux. Tous les goûts sont dans la nature.

Le château de Bionne est très joli mais la verdure qui le cache complètement doit le rendre très triste à habiter. Il est occupé par de la garnison. Sur la demande de Bonne Maman, des soldats complaisants nous ont montré la route à suivre pour aller au château de Biar que nous devions ensuite visiter. Après un petit tour dans les allées du parc de Bionne nous avons pris le chemin indiqué.

La route était bordée des interminables vignes qui dans le midi remplacent nos champs de blé du nord.Tout au long du chemin nous entendions un bruit sourd ressemblant au tonnerre et que nous ne pouvions comprendre ; il augmentait à mesure que nous avancions. Enfin après avoir traversé un joli petit bois nous eûmes l'explication de ce mystère. C'était une rivière qui grossie par les eaux coulait avec fracas. Nous avons traversé un pont puis nous nous sommes dirigés vers un petit sentier longeant ce cours d'eau abandonnant le château de Biar. C'est alors qu'un très beau spectacle s'offrit à nos yeux. Un barrage destiné à retenir les flots était recouvert par des flots d'écume provenant des pluies précédentes et formant comme une cascade. après avoir admiré cette chute d'eau pendant quelque temps nous avons continué notre route, hâtant un peu le pas le jour commençant à baisser.

Des soldats installés au bord de la rivière pêchaient paisiblement en fumant leur pipe. On ne se serait pas cru en temps de guerre tant leur attitude était pacifique. A peu de distance nous avons trouvé une longue ligne de bambou qu'ils n'avaient pas utilisée car elle était cassée ; nous nous en sommes emparée et et nous en avons fait des cannes. Nous avons regagné Celleneuve point terminus du tram. Comme nous étions en avance, pour ne pas nous refroidir, nous nous sommes amusés à courir, le soleil couchant ayant abaissé la température. Le soir Paulette ayant trop marché eut mal à l'estomac. grâce à une tasse de thé et à une bonne nuit, le lendemain il n'y paraissait plus.

Départ de Papa pour le front

Le reste de la semaine s'est passé sans incident important. Le jour de la Toussaint a été très triste la pluie n'a cessé de tomber. Pour terminer notre journée, nous avons eu une grande émotion, Papa avait écrit qu'il partait sur le front en Lorraine, une deuxième lettre du cousin Francis expliquait qu'un capitaine du 227 peu soucieux de partir, Papa s'était offert pour le remplacer. Depuis nous attendons avec anxiété de ses nouvelles. Nous craignons tant qu'il arrive quelque chose à ce cher Papa! Je ne puis être auprès de lui pour le protéger du moins d'ici je veux le faire par mes prières et mes petits sacrifices. La première lettre venant de Commercy nous en avons conclus qu'il occupait une tranchée voisine de cette ville. La carte écrite le 4 novembre indiquait en effet qu'il est installé dans une tranchée. Il demande à Maman un passe montagne, du réglisse et un saucisson. C'est avec une grande joie que nous nous occupons de toutes ces emplettes.

Arrivée de l'oncle Etienne

Mes cousins ont eu bien de la chance eux ; ils ont vu leur papa qui est venu en quatre jours de congé ; j'aurais bien voulu être à leur place. L'oncle Etienne pense bientôt partir au front pour aller assiéger Metz. Il s'est pourvu de couvertures, d'une lorgnette, enfin de tout l'attirail nécessaire. Il a même été obligé d'acheter un sabre, ayant oublié le sien dans le train, toutes les tentatives faites pour le ravoir ont été vaines.

Mon oncle est arrivé samedi soir, nous nous étions préparés pour bien le recevoir.

Dimanche matin, nous sommes allés en sa compagnie à la grand messe de Saint-Pierre. Le soir a eu lieu un concert familial. Paulette et moi nous avons joué un morceau à quatre mains appris pour fêter le retour de tante Marguerite d'Avignon et repassé pour fêter la venue de mon oncle. J'ai ensuite rejoué une sonate de Mozart. L'oncle Etienne avait pensé à nous tous. Il a rapporté à Paulette une jolie poupée et aux deux garçons des bilboquets. Quant à nous, nous avons eu des pâtes qui sont délicieuses.

Promenade à Palavas

Lundi Bonne Maman nous a tous emmenés à Palavas, l'oncle Etienne était naturellement de la partie. Nous avons pris le même train que pour aller aux Causses. A Lattes, mon oncle et ma tante Gervais sont montés dans notre wagon. Avant Palavas, le train suit une ligne resserrée entre deux eaux. A gauche c'est l'étendue bleu foncé des étangs, à droite coule une rivière.

Palavas n'est pas une vraie ville, c'est plutôt une bourgade. Elle est pourvue d'un hôtel converti en ce moment en hôpital et donnant sur la mer dont la couleur bleu foncé se confond à l'horizon avec le ciel. Deux longues jetées sont construites de chaque côté du Lez et forment une promenade très agréable. Plus agréable que la plage qui est semée de cailloux et de pierres. Les coquillages très nombreux sont uniformes et à part quelques uns ne sont pas très jolis.

Nous nous sommes amusés à creuser un bassin au bord de la mer ; il faut croire que notre ouvrage n'était pas très solide car une vague un peu plus forte que les autres le démolit complètement. nous nous sommes aussitôt mis à en reconstruire un autre en faisant attention cette fois d'établir de plus solides murailles. Le temps passa bien vite et lorsqu'on nous rappela pour partir nous étions désolés. Ma tante Gervais qui pense toujours à nous avait apporté de bons gâteaux pour notre goûter, nous les avons dégusté dans le train au retour.

Départs d'Etienne et de Marguerite

Mon oncle est resté avec nous jusqu'au mercredi. Son séjour fut trouvé bien court mais c'est toujours mieux que rien. Durant sa permission la question du départ fut agitée. On décida qu'il aurait lieu le premier décembre. A ce moment on reçut de mauvaises nouvelles de madame Isabelle. Elle avait des vomissements et ne digérait plus rien. On redoutait un malheur. ma tante dans ce cas serait obligée de nous quitter avec ses enfants. Jusqu'à samedi de plus mauvaises nouvelles n'étant point arrivées, nous commencions à penser que tante Marguerite ne s'en irait pas. Nos espérances furent malheureusement vaines. Une dépêche arriva le samedi soir, Madame Isabelle étant au plus mal, ma tante partait le lendemain pour Paris, emmenant toute sa maisonnée.

La villa allait nous paraître bien vide avec tous mes chers cousins en moins. Les deux garçons étaient ravis de revoir Paris, ils pensaient déjà au jeu de facteur qu'ils allaient retrouver. Paulette était bien un peu triste de me quitter mais je crois qu'elle n'était pas fâchée de retrouver sa chambre, cela se comprend.

Dimanche après avoir reconduit ma tante et mes cousins à la gare nous avons pris le train pour les Causses. Mon oncle et ma tante nous ont reçu comme toujours les bras ouverts, ils nous avaient préparé une bonne tarte. Il fut convenu au cours de la visite qu'ils viendraient déjeuner le vendredi suivant.

Promenade à Montplaisir

La neige avait été précédée de plusieurs temps de froid mais beau. Nous en avons profité pour projeter une grande promenade à Celleneuve. Nous pensions prendre le tram place de la Comédie. Mais nous avons été bien étonnés en arrivant devant le théâtre de voir la place encombrée d'une foule de personnes regardant défiler des soldats qu'on passait en revue. Nous étions bien embarrassés car les tram ne circulaient plus. Attendre nous parut le mieux.

Le défiler ne fut heureusement pas de longue durée et la place fut bientôt déblayée. Mais nous ne devions pas avoir de chance ce jour là. Notre tram n'arrivait pas. Perdant patience, nous sommes montés dans le premier qui partait, il se trouvait aller à Castelnau. Nous sommes bien tombés car le village est charmant, il a beaucoup de cachet.

La paroisse est une vieille église de style roman. L'intérieur est rès sombre ; seule la petite lampe rouge qui indique la présence du saint sacrement jette sa faible lueur. Cependant le bon dieu pénètre à travers ces ténèbres et l'on sent malgré tout que Jésus est présent.

Ne connaissant pas le pays Bonne Maman s'est renseignée auprès d'une brave femme qui nous a indiqué la promenade de Montplaisir. La route est bordée de vignes au bas desquelles coule la même rivière qu'à Celleneuve : le Lez. Ayant suivi son cours nous sommes arrivés dans le parc d'un petit restaurant. L'endroit est charmant et est sûrement en des temps meilleurs le rendez-vous d'une société joyeuse. Le cours du Lez étant très impétueux, il est coupé de plusieurs barrages. Il en existe un non loin de l'établissement, le Lez grossi par les pluies le recouvre entièrement formant des flots d'écume et tombant dans un grand bassin.

Le sol situé près de ce joli endroit était tout détrempé par le mauvais temps. Nous n'avons donc pas pu aller nous promener de ce côté ; après avoir vainement essayé de retourner par un autre côté nous avons dû revenir sur nos pas.

Nous avons pris pour rentrer au village un joli sentier longeant le Lez puis nous nous sommes engagés dans un défilé entre deux rues couronnés d'aloès et de cactus. Nous sommes arrivés à Castelnau juste pour voir partir le tram. Comme j'ai de bonnes jambes je me suis mise à courir et j'ai pu le rattraper au second arrêt ce qui a permis à ces dames de monter.

Henri Gervais mort au front

La veille nous avons été Jacques et moi avec Bonne Maman et Maman faire des courses. Nous avons acheté un vol au vent, une bouteille de vin pour l'oncle Prosper. Les petits fours et l'entremets avaient déjà été commandés.

Mon oncle et ma tante avaient promis de venir vers midi moins le quart. Je m'étais mise au piano comme d'habitude. A midi nos invités n'étaient pas encore arrivés. Bonne Maman commençait à s'inquiéter. Ce qui l'étonnait surtout c'est que mon oncle, avec son estomac si délicat, n'est jamais en retard pour le repas.

Midi et demie sonnèrent, personne n'était là. Bonne Maman très ennuyée nous fit mettre à table. Après un déjeuner pris à la hâte, elle partit chez Monsieur Henri Gervais pour avoir des nouvelles de mon oncle et de ma tante mais elle ne put avoir aucun renseignement. Elle se dirigea alors vers la gare pour voir s'il y avait un train pour aller aux Causses. Le temps étant à la neige Bonne Maman trouva qu'il était plus sage de rentrer, espérant qu'il n'était rien arrivé. Peu de temps après son retour Monsieur Poulain le régisseur de mon oncle vint nous annoncer une bien triste nouvelle. Henri Gervais avait été tué à l'ennemi le onze novembre. Deux balles l'avaient frappé au cœur alors qu'il montait à l'attaque à Ypres. La mort a dû être instantanée et nous avons la consolation de savoir qu'il n'a pas souffert.

Bien que je ne connaisse pas beaucoup le pauvre Henri, je sais d'après ce que j'ai entendu dire que c'était un véritable saint. Il se préparait à la prêtrise et avait déjà reçu les ordres mineurs au séminaire d'Issy. Combien de jeunes vies fauchées comme la sienne! La guerre est vraiment terrible.

Bonne Maman en apprenant cette affreuse nouvelle n'hésita pas à se rendre accompagnée de Maman aux Causses afin d'apporter un peu de consolation et de soutien aux pauvres parents. Le temps était terrible, la neige tombait en épais flocons. La terre était recouverte d'un épais tapis blanc. Les arbres encore chargés de feuilles ressemblaient à des bouquets de grosses boules de neige. C'eut été très pittoresque si l'on ne pensait pas à nos pauvres soldats qui, dans le nord et à la frontière, ont encore plus froid que nous.

Fin du journal à Montpellier

Dimanche dernier, le temps a été horrible, nous avons dû garder la chambre. Je me suis mise à faire des petits bateaux et des enveloppes de papier. Bonne Maman était allée vois ses amis des Causses. Maman est restée à la maison. A quatre heures elle m'a emmenée au salut à Saint-Pierre.

Retour à Paris

Le voyage de Montpellier à Paris s'est passé sans incident important. A Lyon Bonne Maman est descendue afin de changer de train car elle s'arrêtait à Cessey pour mettre ses affaires en ordre. Nous avons continué notre chemin. Nous sommes arrivés à Paris à sept heures et demie du matin. C'est avec joie que nous avons revu tout ce que nous y avions laissé.

Les zeppelins sur Paris

Depuis quelque temps déjà on redoutait une apparition de zeppelins. Il avait été convenu que dans ce cas tous les becs de gaz seraient éteints si c'était la nuit. Les pompiers devaient passer en sonnant au feu et en jouant du clairon. C'est cette sonnerie qui réveilla Maman à une heure du matin dans la nuit du 20 au 21 mars. Quant à moi, je m'étais réveillée peu de temps après mais naturellement, et j'étais sur le point de me rendormir lorsque j'entendis d'abord des pas dans le corridor. C'était Maman. Je crus d'abord qu'elle était malade puis l'idée des zeppelins se présenta à mon esprit et j'attendis avec anxiété ne sachant ce qu'il allait arriver. J'entendis Nounou se lever puis descendre. Je pensai qu'elle allait prévenir Louise et Cécile qui couchent au sixième afin de les faire descendre. Cependant le silence s'était fait dans la maison et je pensai que ce n'était qu'une alerte lorsqu'un puissant bruit de moteurs presque aussitôt suivi de coups de canons vint m'annoncer que les Boches étaient sur Paris.

Ma chambre était illuminée par des projections qui sillonnaient le ciel. La canonnade s'était tue mais pour reprendre quelque temps plus tard. Enfin le silence se refit ; tout était fini mais j'étais si impressionnée que je ne me rendormis que vers cinq heures.

Papa est évacué

Nous avons une bien grande joie ce matin. Nous avons reçu une dépêche nous annonçant que Papa était évacué à Sorcy pour cause de grande fatigue. Il devait ensuite être dirigé sur Neufchâteau où on lui ferait connaître l'endroit où il serait envoyé en convalescence. Je n'ai pas manqué à la messe de remercier le bon Dieu de la grande grâce qu'il venait de nous accorder. Maman, tout à son projet de partir voir Papa a été aussitôt après la messe trouver Bonne Maman puis monsieur Perroy. Défense était faite aux femmes d'aller voir leur mari sur le front aussi monsieur Perroy a-t-il chargé Maman d'une prétendue mission pour l'hôpital où est Papa. Maman est aussi allée à la mairie pour avoir son passeport jusqu'à Bar-le-Duc. Enfin tout a été prêt pour le départ de Maman ce lundi. Bonne Maman doit l'accompagner afin de l'aider si des difficultés se présentent.

Le 19 mai, je viens de recevoir une lettre de Maman m'annonçant qu'après bien des difficultés elle est parvenue à avoir son passeport pour Sorcy. Bonne Maman l'accompagne mais elle reviendra mercredi soir, Maman restera à Sorcy jusqu'à ce que Papa parte.

J'apprends le 27 mai que Maman est revenue la veille au soir, laissant Papa dans la tristesse et devant être évacué dans deux ou trois jours.

Une dépêche de Papa nous annonce que par une faveur toute spéciale il va être envoyé à Dijon d'où on le dirigera sur Paris.

Quelle joie! Quel bonheur! Il me semble que je rêve. Mais non, c'est la réalité. Papa arrive ce soir (1er juin) par le train de six heures, il a un congé de convalescence de deux mois. J'irai le chercher avec Maman en revenant de mon cours.

Croix de guerre

Papa est ici au milieu de nous. Ce bonheur est si grand que je peux à peine y croire. Comme le train me paraissait long à arriver hier au soir. Heureusement il n'avait pas de retard. Après dix mois de séparation j'ai retrouvé ce cher Papa le même que nous l'avions laissé. Il a seulement un peu blanchi. Il y a de quoi. Avoir enduré de telles épreuves... mais nous allons bien le choyer pour lui faire oublier le mauvais temps passé.

Je n'ai pas encore dit que Papa ayant été cité à l'ordre du jour de la division avait gagné la croix de guerre. C'est aujourd'hui 10 juillet qu'a eu lieu la remise de cette croix par M Gavoty.

La cérémonie a eu lieu à la revue hebdomadaire, elle a été aussi simple que touchante. Monsieur Perrot a d'abord prononcé un petit discours rappelant le courage et le dévouement dont Papa avait fait preuve dans les tranchées. Monsieur Gavoty a ensuite dit quelques mots puis il a remis la croix de guerre à Papa en lui donnant l'accolade. Un petit discours de Papa a clos cette réunion qui nous a tous tant émus et dont le souvenir sera à jamais vivant dans nos cœurs.